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Per Barclay, Chambres d’huile (suite),  Château de Tours

Archives expositions personnelles France

   Eliz Barbosa, Nature  
   Villa Tamaris, La Seyne-sur-Mer
   04.02- 04.03.2012

Texte de Tita Reut, Les « Ecorchés » d’Eliz Barbosa, ou les stratégies de la lecture

Paris, le 12 novembre 2011

            

L’homme dépouillé n’est pas l’homme mis à nu. Car la nudité expose le vivre et son mouvement possible, quand dénuder impose une intrusion. Herbier de corps, hommes et femmes confondus, la galerie d’ « Ecorchés » qu’invente Eliz Barbosa, puisque « l’espèce humaine est la seule qui sache qu’elle doit mourir » (Voltaire).


En effet, la traversée de la peau n’est pas celle du miroir, mais, à coup sûr, celle de la métaphysique. Ou comment la transparence, quand elle est dévoilement, donne accès au « sentiment tragique de la vie », comme le formule Unamuno. Le chant d’Orphée soudain révélé, dans cette « traversée des apparences »… La Bayadère d’Alphonse Allais mise à nu par sa célibataire même, son alter ego : l’artiste.


Crayon-scalpel à l’œuvre, puisque le dessin décèle, au-delà du visible, une réalité qui nous érige, mais qui survit en témoignant de notre perte : l’os, le squelette. Chose sue, mais qui, manifestée, devient provocatrice, suscitant, à la fois, l’instinct de vivre sous la terreur du décompte. Humour et vanité, satire de l’artiste face à son modèle dont le visage est tronqué pour faire mieux apparaître la généralité de la mort, en acte dans l’être. Subrepticement, mais sûrement. Voir le tibia dans la botte neutralise la coquetterie, l’afféterie et la mode, dénonce propos et postures éphémères, face au terme promis, un drame intérieur et intime que nous portons au quotidien, au-delà de toute condition sociale. Et l’on se souvient de la méditation d’Hamlet devant le crâne du bouffon Yorick, du destin de pourrir, « si l’on n’est pas déjà pourri d‘avance »…


Le dessin est léger, les pigments suaves, acidulés, pour ériger a contrario le traitement et le contenu. C’est là qu’Eliz Barbosa se joue et joue avec. Car le fil conducteur de son œuvre est un dialogue à partir de plusieurs plans ; il exige une réciprocité, ou, comme on dit, une inter-action, dans le « travail » imposé au spectateur : celui de double-vision (et non de double-vue !), de regard en deux temps. D’abord, une perception de formes douces et évidentes, c’est-à-dire connues et reconnues (insectes, parties du corps, linge…), et, à y revenir, la découverte du sous-thème dans le sujet, lui-même renversant l’ordre des propositions. L’image de mode est une parabole du connais-toi toi-même et apprends à mourir, le papillon bariolé, épinglé, n’est qu’un lépidoptère, la libellule donne à lire, mais à l’œil initié, sous l’aile (sous le manteau ?), le trouble d’une orgie proposée par le vertige des nervures… Il existe donc une vérité révélée à qui prend le temps de s’appesantir, ou d’imaginer par delà le réel…


Questionner l’apparence et le sens supposent tradition et modernité. Or, la vérité sous les apparences est le  poinçon premier de la philosophie. La nudité jusqu’à l’os, l’individu dans sa séquence, l’animal dans le fragment, et tous les éléments, comme l’œuvre dans ses détails, contiennent la perfection et la majesté de l’ensemble. Mais dans ce « majus »-là, se fonde la cruauté du vivre et du mourir, et l’implacabilité du survivre. Ainsi le dard est-il seringue du venin et pompe alimentaire. Au-delà de tout projet métaphysique, s’affirme l’inexorabilité de la marche du monde, qui avance, sans conscience, sur le déchet vivant. Œuvre donc de sublime jeunesse qui ose, et de maturité qui envisage : images d’une vision, condition sine qua non de l’œuvre.


En procédant à ce découpage, soit évident, soit implicite, l’artiste montre une pensée de l’ambivalence qui se propage à travers les thématiques, les sujets, les techniques et les supports. Découpage et superposition des matériaux entérinent matériellement et plastiquement cette attitude mentale. Le raffinement de l’expression et des mises en œuvre sature, dans un deuxième temps, l’exaltation du voir. On perçoit un ensemble et, derrière cette unité supposée se révèle, à deuxième vue, un deuxième degré du spectacle : celui que soutient la persévérance du « regardeur », celui qui se « mérite », autrement dit, qui s’accorde à l’amateur, voire à l’amant du tableau.


Deux types de dévoilements, deux directions sont proposées : vers l’os (thanatos, structure mortelle), vers la chair (l’éros, la luxure). Ces jeux de lecture dénoncent le titre, car , plus qu’à des « Ecorchés », nous avons à faire à des transparences proches de celles de Picabia. La vision vibre avec l’obsession. Eliz. Babosa renforce ces miroitements par ses techniques : le blanc du fond peut disparaître avec le fond du mur, et le jeu apparition/disparition se fait parfois aussi avec les ombres. Ombres portées sur le mur, par l’accrochage et par la lumière sur le dessin découpé ou dessiné.


Dans les « Ecorchés », les plans sont très droits, les sujets de profil ou de dos, tels une radiographie. Le travail de composition élimine certaines masses, en faveur de courbes, et peut inclure des fautes d’anatomie. Les valeurs de masse exsudent du travail de la couleur qui correspond à un entrecroisement de nerfs, de muscles, dans la tradition du dessin, aux XVII° et XVIII° siècles. La générosité de l’artiste veut que « mine de rien », nous soyons confrontés par l ‘anatomie,  à un jardin de nervures et de fleurs qui symbolise la disparition même, dans une unité de structures, de lignes et de tonalités qui font que la beauté de « mignonne » touche à « l’empire des morts »…


 







Texte d’Anne-Sophie Jouanneau, novembre 2011


Les poses espiègles d’une espèce d’insecte sont tracées sur des feuilles rodoïdes. La mise à nu est délicate, le trait anatomique se dit en une encre voluptueuse, tour à tour blanche et noire, sur la surface transparente. L’exploration quasi radiographique est une variation autour de la mante religieuse. Les pattes de l’animal, dites également « ravisseuses », ont cessé de chercher leur proie pour s’offrir à la vue de l’artiste, dépliées, ouvertes, coquettes. De face, de dos, le réversible témoigne de la saisie totale de l’artiste.


L'abdomen de l'insecte, cocon à la ciselure parfois joaillière, porte la greffe d’une aile de papillon. L’hybride, né du croisement, s’expose en sa beauté fragile. Le pointillé parfois dit la chair, absente mais déjà sublimée par la matière du vivant qui s'y greffe, touche indécidable en sa finesse poétique et animale.


La série rejoint l’obsession naturaliste, l’expérience plastique est expérimentation biologique. Elle trouve sa résolution en des planches litaniques où l’unique de l’hybride se décline en monotypes hypnotiques. Le trait de l’artiste répertorie en même temps qu’il réinvente. Il saisit et détourne, discipline et explose en une aile animale. Recomposition ardente, sensible, la création d’Eliz Barbosa ne cesse d’être attentive et assidue. L’œuvre est une prise sur le vif, une dissection toujours sensuelle du charnel.




Exposition du 4 février au 4 mars 2012. Villa Tamaris Centre d’art, avenue de la Grande Maison - 83500 La Seyne-sur-Mer. Tél.: +33 (0)4 94 06 84 00. Ouverture tous les jours sauf lundis et jours fériés de 14h à 18h30.  Entrée libre.


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